USA Jour 24 – Yosemite

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C’est un cauchemar qui te réveille. Le genre de truc qui dévaste le fragile édifice qu’est ton équilibre mental dans ce voyage, une tempête qui s’abat sur ton esprit, ravive toute tes angoisses et te rappelle que t’as beau aller à l’autre bout du monde et parcourir 6000 kilomètres sur place, tu peux pas y échapper, tu es et restera Toi, avec tout ce que ça implique.

Si voyager c’est tenter de se lever et marcher, alors ce cauchemar est de ceux qui te mettent à terre et te disent d’y rester. Je remue dans mon coffre, ne souhaite pas me lever pour affronter le monde, mais mon ventre ayant sa volonté propre, je finis par sortir de mon cocon pour me repaître de sucre.

Une certaine idée du bonheur.
Une certaine idée du bonheur.

Ca me change un peu les idées, et puis aujourd’hui je visite le dernier parc national de mon voyage, c’est pas rien, alors on se motive. J’ai mis de la musique qui bouge pas mal en fond sonore, et en quelques minutes, je me trémousse et je chante vaguement ces airs que j’ai découverts il y a maintenant 3 ans.

Sur les hauteurs, on voit parfois la route qu'on va ensuite prendre. J'aime bien.
Sur les hauteurs, on voit parfois la route qu’on va ensuite prendre. J’aime bien.

La route n’est pas bien longue pour arriver à Yosemite, en à peine deux heures je peux déjà admirer ses lacs, véritables miroirs qui permettent d’apprécier la beauté des paysages en double. Je conduis doucement et admire les paysages le long de la route.

Renversant.
Renversant.

Je dois avouer que les montagnes, les pins, les lacs, tout ça, à l’origine, c’est pas mon truc. C’est un peu trop idyllique à mes yeux, et c’est vrai, il y a nettement plus de monde ici que pour visiter les déserts où je suis passé. Les déserts c’est sûr ça t’accueille pas avec un tapis rouge, le soleil te tape sur la tronche et t’as aucune ombre où te réfugier, et l’horizon est tellement infini qu’il en arrive à t’étrangler. Et pourtant, qu’est-ce que je m’y sentais bien.

Le saviez-vous ? Dans le jargon, on appelle cette bosse étrange une "bulbure"
Le saviez-vous ? Dans le jargon, on appelle cette bosse étrange une « bulbure »

Mais je crache pas dans la soupe, comme je dis, ça a beau ne pas être mon truc, ça reste magnifique et la machine à « Pas mal » se lance assez rapidement. Il n’est pas évident de se garer, alors dès que je trouve une place, je me lance dans un créneau assez parfait, il faut avouer (avec 2 mètres d’espace devant et derrière ça aide)

Je suis garé non loin du « Cathedral Lake« . Il n’est qu’à 3,5 miles à pieds, et je me doute que ça va monter, mais ho, j’ai déjà grimpé la Rhune, ça me fait pas peur !

Il y a pas mal de gens au début, et assez étrangement, je les dépasse tous. Peut-être parce qu’eux ont tout un barda : sacs façon « rentrée en sixième », provisions de ouf, batons, etc. Et moi je n’ai que ma bouteille d’eau d’un demi-litre. Je me doute que ça sera pas assez, mais j’ai eu la flemme de retourner dans la voiture.

Coquet.
Coquet.

C’est très sympa cette petite balade dans la forêt, la température y est plutôt douce, on n’entend que le vent dans les feuilles ou le clapotemment d’un ruisseau non loin, très paisible. Jusqu’à ce que j’arrive derrière un couple et leur gamin que le père portait sur son dos, dans une sorte de sac à dos.

Je pensais les dépasser assez vite, mais non, leur fierté était telle qu’en m’entendant arriver, ils ont accéléré. Du coup pendant près d’une demi-heure, j’étais juste à 3 mètres derrière eux. Ca aurait pu être tolérable si seulement ils avaient cessé de s’extasier devant le moindre pet de leur chiard. Le truc te lâchait des pets infects au milieu des écureuils et des pins, et les deux parents balançaient des « ooooooooh ! That’s a doo-doo ! Good booooooy ! Oh yes good boyyyyyy ! » et le gamin forcément, motivé par ces compliments, te relachait une bonne perlouze. Mais putain entre eux et l’autre qui se cherchait des molards pendant un coucher de soleil, ils se sont tous donnés le mots pour piétiner du fion la poésie ?

Finalement le gosse s’est chié dessus, pas étonnant, ce qui m’a permis de les dépasser. Hourra ! C’est au bout de deux heures de marche, et après avoir épuisé les 3/4 de ma bouteille d’eau (immédiatement transformée en sueur) que j’arrive au fameux lac. C’est une charmante petite biche qui m’accueille, mais elle est timide et se barre très vite.

J'lui ai pas dit que j'avais croisé sa petite soeur en voiture, rangée sur l'bas côté, la tête éclatée... un sale été.
J’lui ai pas dit que j’avais croisé sa petite soeur en voiture, rangée sur l’bas côté, la tête éclatée… un sale été.

Le lac est au pied d’une immense falaise de granite et ouais, faut avouer que les graphismes sont pas mal (8/10 avec sélec’). J’y reste un moment à me reposer et apprécier le silence, en regardant les quelques courageux qui barbotent un peu. Comme j’aimerais voir les forêts de Sequoïa et que le parc de Yosemite est très grand, je n’ai hélas pas le luxe de m’attarder ici-bas, et c’est bien dommage.

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oklm

Lorsque je fais demi-tour, je remarque que les nuages sont très noirs, et ces couleurs sombrent changent totalement l’atmosphère de la forêt que je retraverse en sens inverse. C’est un peu comme dans Blanche Neige où d’un coup tous les arbres se muent en monstre, sauf que là en plus y’a le tonnerre qui gronde, et je me vois déjà revivre une débâcle similaire à celle d’Albuquerque, sauf qu’une heure trente de marche me séparent du premier abri dispo : ma voiture.

Il ne pleut heureusement que quelques gouttes, et je redescends gaiement la montagne sur fond d’Hot Sugar, dont je continue de découvrir les morceaux et leurs titres tout aussi barrés

Il habille ma randonnée de la meilleure façon qui soit, en la drappant d’un voile très mystérieux et parfois effrayant. La pluie révèle quant à elle les odeurs des pins, un petit délice pour les narines. Au moment où je termine ma bouteille d’eau, j’entends un ruisseau non loin, et découvre la source d’un petit cours d’eau où je la remplis et mazette j’ai pas bu d’eau aussi fraîche depuis tellement longtemps ! Ca manque un peu, d’avoir un frigo.

Je croise ensuite une bande d’amis qui essayaient de se prendre en photo sur un rocher, et lorsqu’ils me voient, ils me hèlent ! « Wow ! You definitely have a reason to be here, man ! Could you take our picture ? » J’sais bien que c’était pour la blagounette, mais il vient quand même de me dire que la raison de mon existence sur terre était de prendre une photo qui récoltera ptet 7 likes à tout casser sur Facebook. Pas terrible le sens de la vie.

IMG_20150801_165758Je reprends ma voiture et descends dans la Yosemite Valley pour admirer les Sequoïas géants, mais c’est un petit fiasco : le lieu est bondé de ouf et ça bouchonne de partout. Bon en soi, ça me dérange pas, ça me permet de profiter plus longtemps des paysages, mais côté timing, ça devient galère. J’arrive à me garer vers 18 heures mais tout commence à fermer, les gens se barrent, et ma fatigue fait que finalement je me contente de « très grands sequoïas », c’est comme des sequoïas géants mais en plus modestes. Je fais un petit tour près de la rivière qui passe au milieu et vu qu’il faut bien deux heures pour sortir du parc, c’est reparti pour un tour de Ford.

C’est la cohue pour sortir du parking, et faut un peu jouer des coudes pour se frayer un chemin. Alors que je tente de m’insérer dans une file, le mec que je tente de griller me passe devant, klaxonne et me lâche un « We’ve been waiting for hours, fucking asshole ! », le mec s’imaginait probablement que dans cette file de 50 voitures, il était le seul à attendre. Il m’aura fallu 24 jours avant de rencontrer un automobiliste connard, j’trouve ça plutôt pas mal ! C’est dommage il avait une moustache plutôt pas mal, on aurait pu être potes. Mais je pige pas ces gens qui s’énerve dans leur caisse, j’veux dire, y’a plus désagréable comme endroit : on est dans des fauteuils assez agréables, on a le choix de la musique, parfois on a le luxe de la clim et là il y avait des décors géniaux, pourquoi le type s’excite comme ça ? Les gens sont bizarres.

Je commence à être à court de nouvelles ziks à écouter, et il y a ma playlist « classique » que j’évite depuis le début du voyage, de peur qu’elle m’engourdisse l’esprit et me pousse à roupiller. Quelle erreur. Ma playlist s’ouvre sur le Concerto pour Piano n°2 op 18 de Rachmanitron

Il suffit d’attendre même pas 30 secondes, le temps que les violons arrivent pour me donner envie de dévorer la planète entière, de rattraper l’autre connard avec sa moustache de merde, dégueuler tout mon mépris sur son pare-brise et l’envoyer valdinguer dans le ravin, puis aller à fond à travers tous les déserts, hurler sur toutes les pierres, conquérir la terre et l’univers, et même si tout ça est fou et loin, la musique fait bel et bien naître en moi toutes ces sensations, et là, tranquillement attaché dans ma voiture, au milieu d’un bouchon, j’ai l’impression d’être le maître de Tout.

Pas mal. J’arrive dans une bourgade et à un feu il y a un kéké à ma droite qui écoute du rock tout naze à fond, j’ouvre les fenêtres histoire de me lancer dans un duel de musique, et je fais péter les enceintes sur fond de Fantaisie en ré mineur de Mozart

C’est vrai ça, pourquoi les types qui écoutent de la musique à fond écoutent de la chie en boîte ? Pourquoi y’a jamais un mec en décapotable qui écoute du Wagner ? Parce que pour le coup, CA c’est de la musique qui doit s’écouter à la limite de la fracture des tympans, histoire d’en puiser toute l’énergie. Et le Mozart là, je m’étais jamais rendu compte, mais sa Fantaisie c’est une musique de cyclothimique, le type t’alterne les phases très légères et la dépression la plus aiguisée qui soit. Très suspect.

Puis d’un coup ça passe au second mouvement de la 7ème symphonie de Beethoven, et là j’suis obligé de fermer les fenêtres, parce qu’il ne faut pas que le bruit du vent vienne briser le parfait équilibre de cette mélodie

Cette musique, c’est un peu comme un ami qui te console, arrive à trouver les bons mots, ceux qui caressent leur cœur, puis ensuite dans un élan d’énergie, te montre que le monde n’attend que toi, que tout est à ta portée et que tu es capable de tant de choses ! Du coup je l’écoute 3 fois d’affilée, parce qu’on n’a jamais assez d’un pote comme celui-là.

Et alors que le ciel devient couleur pamplemousse, c’est Bach qui prend le relais avec Erbarme Dich

Ca tourbillonne dans ton crâne, et à cet instant précis, tu as une conscience aiguisée de tout ce qui t’entoure, de la beauté de ce monde qu’on ignore trop souvent, et tu aimerais prendre une photo de ce magnifique coucher de soleil pour immortaliser ce moment sublime, mais aucune photo, aucune vidéo n’est à la hauteur de l’instant. Parce que ce n’est pas que de l’image et du son, non, cet instant c’est une accumulation de perceptions qui s’entrecroisent, depuis le vent sur ma peau à la fatigue qui me berce, en passant par mes potes et la mélancolie que fait naître le manque, l’idée d’un lendemain meilleur, la sensation d’une vérité retrouvée. Et si la source n’était pas asséchée, nulle doute que je chialerais.

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J’ai hélas peur de ne pas être à la hauteur de cette tempête dans mon esprit, je n’arrive pas à saisir les mots qui permettraient de transporter vers les hauteurs où Rachmaninoff m’a emmené, alors cet instant, à défaut de pouvoir véritablement le partager, je le garde pour moi, dans une mémoire hélas aussi fluctuante que périssable.

Je noie cette frustration dans un Ultimate Bacon Cheeseburger de Burger King, où j’écris ces quelques lignes, maigre résumé de ces heures où plusieurs mondes ont eu le temps de naître et s’éteindre.

18 commentaires

  1. Et le 2nd mouvement du concerto de Rachma…. Qui a donné note pour note « all by myself  » 😉

    Chouette récit, je prends beaucoup de plaisir à te lire … Et ça me donne une énorme encie de roadtrip….

    Merci de partager ton voyage !!

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  2. Finalement tu écris un article presque publiable dans Flow… à ta façon :p (le sujet est le même, quelque part, tu nous parle de pleine conscience, des bienfaits de la nature et de la musique sur le cerveau, mais le style n’est pas le même)

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  3. Ah non…l’instant gras de la fin ne gâche pas tout selon moi…c’est même tout l’intérêt du style littéraire. Enfin, une écriture pleine de finesse, de poésie relayée par quelqu’un de « normal », qui sait apprécier un coucher de soleil et Rachmaninov mais qui mange, boit, fume, pète, écrit « oklm » et « styley »…! Après c’est sur, les goûts et les couleurs…

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  4. Totalement d’accord avec Alister. Cette rupture de ton permet de donner davantage de relief à la longue tirade qui précède tout en cassant son côté un peu grandiloquent, presque pompeux. Rimbaud faisait ça aussi. J’adore. Change rien.

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  5. Un instant poétique
    Tué par un hamburger
    Ces instants magiques
    Qui nous font oublié l’heure

    Pourquoi j’ai compris sans difficulté ce que les ricains vous a dit ? Bon par contre, je comprends pas comment on peut s’extasier devant les pets d’un gosse, les étasuniens sont vraiment des être bizarres !

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  6. La dernière photo est superbe (j’ai beau en voir des comme ça en live depuis 14 ans, je suis toujours surpris par la beauté des couchers de soleil californiens).

    @Raphiphi : « les étasuniens sont vraiment des être bizarres ! »
    Il ne sont pas tous comme ça, loin de là 😀

    Sinon : « Ultimate Bacon Cheeseburger de Burger King »
    A ma connaissance, le Ultimate Bacon Cheeseburger, c’est chez Jack in the Box 😉

    Enfin, faudrait vraiment qu’un jour, je me décide à aller visiter Yosemite. C’est pourtant pas super-loin de chez nous, mais je crois que c’est le seul endroit emblématique de la Californie où on a pas encore été (en même temps, on a très peu de vacances, qu’on préfère bien souvent passer à Las Vegas).

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  7. Oups! Je rectifie :
    « A ma connaissance, le Ultimate Bacon Cheeseburger, c’est chez Jack in the Box 😉 »
    En fait, chez BK, c’est le A1 ultimate (avec la steak sauce A1) 😉

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  8. ça fait un bout de temps que j’ai envie de lâcher un commentaire. Tu ne te rends pas compte (comme nous, quand ton ordinateur a redémarré, on s’est contenté de le lire et d’être vaguement déçu pour toi haha) à quel point ce que tu écris est prenant. En manque de partenaires particulières, je suis venue jusqu’ici pour lire quelque chose de la même veine. Je ne m’attendais pas à grand chose; les carnets de voyage, c’est pas trop mon truc. Et putain, la claque. J’ai lu 16 journées d’affilées hier soir. Je n’avais aucune envie de m’arrêter. Je me suis dit en commençant que les USA, ça ne serait jamais pour moi, et me voilà au 24 eme billet, débordante d’amour pour toutes les choses que tu as décrites. J’aimerais ralentir, pour savourer, un peu, mais j’en suis incapable, il faut que je bâfre. Je te souhaite une bonne continuation. J’espère vraiment que lorsque tu seras rentré chez toi, tu arriveras à te dire que tu as vécu quelque chose de grandiose et que tu l’as mérité.

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    • Bigre ! Effectivement je m’en rends pas vraiment compte et le fait que des gens (autres que mes potes/famille) me lisent me surprend déjà pas mal, alors si en plus vous kiffez à ce point, c’est plutôt déroutant (mais plaisant faut avouer)
      Merci à toi, en espérant ne pas te décevoir pour la suite 🙂

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  9. Je me suis souvent fait la réflexion à propos de la musique à chier et des gens qui l’écoutent à fond la caisse les fenêtres ouvertes sur la route (ou dans l’appart au-dessus du mien, faut pas chercher loin en fait). Une fois, j’ai mis Arvo Pärt à fond la caisse (ça se prête). Mais arrivée au feu rouge, j’ai baissé. J’peux juste pas, je suis lâche…

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  10. Je dévore tous les articles de ce périple d’une traite depuis tout à l’heure, jusqu’ici je le faisais en silence, mais ce billet vient de me donner envie de découvrir la musique classique, c’est suffisamment fou pour que je le verbalise. Merci.

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