USA Jour 27 – Métafiction

Mardi 4 août

Grmbl. Pourquoi j’ai mis un réveil déjà ? Ah, oui, parce que je dois quitter ma chambre d’hôtel à 11 heures. Dommage, j’y serais bien resté toute la journée, sans bouger. Je me traîne sans réelle motivation vers la salle de bain, et alors que je commence à prendre une douche, je profite finalement de la baignoire à disposition. Chez moi, j’ai pas de quoi prendre un bain, chez mes parents non plus, et je ne saurai même pas dire à quand remonte le dernier, alors, quitte à avoir raqué 100 balles pour une chambre d’hôtel, autant profiter de tout ce qu’elle offre.

J’pouvais passer tellement de temps dans mon bain quand j’étais petit, je jouais avec le porte-savon qui faisait office de bâteau, je m’inventais des histoires, et quand je mettais la tête sous l’eau, il me semblait bien que le monde autour de moi n’existait plus. Pas de porte savon ici, pas d’histoires à inventer, mais l’eau dans mes oreilles isole toujours aussi bien de la réalité. Je regarde le plafond, plongé littéralement dans le silence. Les minutes s’écoulent, et la seule chose qui vient perturber cette quiète, c’est ce rappel : dans 1 mois, je serai dans une salle de classe.

Probablement dans un collège. Et cette idée me fait grincer des dents. C’est quand même pas compliqué, je VEUX bosser en lycée, et chaque année passée dans un collège me rend un peu plus blasé ; je pige pas vraiment la logique de l’éducation nationale, j’ai bien peur de n’arriver à mon objectif qu’une fois que je serai un de ces profs totalement desséchés, broyé par un bizutage incompréhensible à base de « points » à glaner pour espérer exercer le métier souhaité. Apprendre à des sixièmes comment on dit « papa » ou « chat » c’est rigolo, mais moi ce que j’aimerais, c’est partager ma connaissance de l’histoire américaine ou britannique, ou mieux encore, mon amour de la littérature. Mais non, pas le choix, on baisse la tête, et on croise les doigts, en vain. « Votre demande de mutation n’a pas été acceptée. »

Il est temps de sortir du bain, les doigts tout frippés. Il est 11h, je quitte San Francisco sans y retourner : pas envie de me cogner les bouchons. Je pars en direction du sud et me lance dans un second round contre mon petit bidon de bouddha.

Round 2 ... FIGHT !
Round 2 … FIGHT !

French toasts et pancakes, c’est ce qu’on appelle communément le Mistral Gagnant, je crois. Mon ventre hurle à chaque bouchée, il me dit que c’est pas raisonnable, mais mon palais savoure et jubile, et c’est lui que je préfère écouter. Nom nom nom.

Avant toute chose  quelles lunettes choisir ?
Avant toute chose quelles lunettes choisir ?

Une fois mes lunettes jaunes enfilées (filtre effet « Jean Pierre Jeunet » garanti), je continue de rouler en direction du sud. Mais où vais-je donc, vous demandez-vous ?

La veille de mon départ pour les Etats-Unis, je fais la pub de ce blog à droite à gauche, et, alors qu’il est quasiment vide, je reçois le commentaire suivant :

grafx

 

Comme je l’ai déjà dit dans un précédent article, moi, quand on m’invite, faut pas déconner, parce que je prends le truc au pied de la lettre et j’accepte ! C’est ainsi que j’ai pris contact avec Manu, et qu’on a brièvement échangé par mail, avant de convenir dès les premiers jours de mon voyage que je passerai par chez lui, entre le 3 et le 8 août. La date approchant, le projet s’est affiné, et je me retrouve donc aujourd’hui sur la route de pour le rejoindre.

Je suis un fan de littérature postmoderne, et une de ses particularités (parmi beaucoup d’autres, mais je vais pas vous énumérer ça), c’est la métafiction. En gros, la métafiction, c’est quand dans un récit, on te rappelle bien qu’on est dans un récit, et qu’on met en avant les mécaniques. Il y a tout un jeu autour de la réalité fine entre fiction et réalité, sur la place du narrateur, de l’auteur, et tout se brouille pour laisser dans l’esprit du lecteur un énorme « What the fuck ? »

Là où ce blog devient « métafictionnel », d’une certaine façon, c’est que sa propre existence influe sur son déroulement : je crée un blog à propos d’un voyage à venir, et un commentaire vient influencer ledit voyage. Ça me parle, j’accepte, évidemment.

J’accepte, ce qui ne m’empêche pas d’avoir une certaine appréhension : ce « Manu » est tombé sur ce blog via Partenaires Particulières. Il connaît donc tout de ma vie sentimentale un peu foirée, et puis quand même, au milieu de mes récits de voyages ici bas, il y a des tranches d’introspections un peu perchées qui doivent me faire passer pour un type bien perturbé. Plus notre rencontre approche, plus j’ai le trac.

Je me gare tout de même devant chez lui peu après 14 heures, hésite un peu avant d’entrer, et me lance. C’est un mec d’une quarantaine d’année qui m’ouvre la porte, plus grand que moi, ce qui est quand même assez inhabituel. Il m’invite à rentrer, et on commence à parler sans discontinuer jusqu’à ce que sa femme arrive, peu après 18 heures.

Manu est un expatrié français qui habite au sud de San Francisco depuis maintenant 14 ans : il n’est jamais revenu en France une seule fois depuis. Etant donné qu’il me connaît par le biais de Partenaires Particulières, il me raconte sa rencontre avec sa femme. Avant que les sites de rencontres n’existent, ce sont les tchats de type wanadoo, caramail et msnbc qui ont pas mal de succès dans la fin des années 90, et alors qu’il habite encore en France, il discute avec une française vivant aux USA. Au fil des conversations, des liens se créent, et quelques mois plus tard, alors qu’elle revient en France en vacances, ils se rencontrent, le courant passe, et il décide de tout plaquer pour la suivre en Californie. Putain, dites vous bien que tout ça s’est passé avec une connexion en 33 ko/s quoi ! A l’époque, le net était même pas illimité en plus, rah !

Les sujets de conversation s’enchaînent les uns aux autres, depuis la bouffe, les burgers, en passant par Las Vegas, son amour pour la rock, sa collection de basses (presque aussi impressionnante que ma collection de lunettes de soleil), son job de graphiste, et je remarque que c’est la première fois que je parle à un français depuis le début de mon séjour. C’est pas mal aussi en fait !

Ses enfants débarquent également, et ils ont tous grandi ici : ils parlent en anglais à l’école et français à la maison, ce qui fait d’eux de sacrés bilingues, mais avec un penchant pour l’anglais tout de même. Quand ils parlent français, on sent un petit accent américain, et ils on tendance à vite switcher en anglais. Le plus jeune, qui a 12 ans, fait beaucoup de traductions littérales sans s’en rendre compte et utilise le terme « actuellement » pour traduire « actually » qui signifie « en fait » et fait d’autres petites erreurs (« pour exemple ») qui montrent que c’est bien l’anglais sa langue de référence.

Le soir, toute la famille prépare un bon dîner car le copain de l’aînée vient pour déguster un bon repas français. Manu et sa femme sont deux grands adeptes de cuisine, et ils ont concocté une salade de gésiers et une blanquette de veau alors que leur fille s’est attelée au dessert : petits fours à la mûre, fraise et mousse au chocolat. IMG_20150804_212649Autant vous dire qu’après m’être tapé de la junk food pendant 3 semaines, mes papilles étaient en ébullition tellement tout ça était parfait (et je dis pas ça uniquement parce qu’ils m’héberge, qu’ils vont lire ce chapitre et me découper en morceaux si je dis la moindre chose négative, hein). Vraiment, je crois que j’ai jamais mangé de blanquette de veau aussi tendre de ma vie (mais le dites pas à mes grands-parents svp). Tout ça accompagné d’un petit Pastis en entrée, d’un vin blanc puis d’un vin rouge pour accompagner le fromage (du roquefort ! du comté !), je peux vous dire que j’ai mangé bien plus français ici en Californie que je ne mange en France où je me contente généralement de pizzas sodebo.

Le repas se finit peu avant minuit, on discute un peu du blog, mise-en-abyme intéressante : le lecteur qu’il est fracture le récit et se retrouve personnage. C’est assez vertigineux tout ça, quand on y pense, mais il est 1h du mat’ ici, et mes yeux se ferment.

 

 

30 commentaires

  1. Cela valait vraiment la peine d’attendre! Un grand merci à Manu et à sa famille pour nous avoir rendu un Willou ( je deviens familière) plus guilleret et optimiste que ces derniers jours! Bonne nuit!

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  2. La femme enceinte contrariée ce sent mieux 🙂
    Très bon article, cette histoire de mutation refusée est quant meme dingue. Je ne connais pas le système, mais tout de même… Votre but est de transmettre votre savoir avec plaisir. Après on se retrouve avec des profs complètement aigris a causes de nombreuses années a enseigné ce qui les ennuis… C’est bien dommage…
    Sinon, ca fait plaisir de te voir enfin manger de vrai bons repas 🙂

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  3. Va falloir sérieusement que vous vous trouviez une petite copine qui vous fera plein de bons petits plats. Ou vous mettre sérieusement à la cuisine, c’est selon !

    Courage, vous finirez bien par battre l’Éducation Nationale et enseignerez au lycée. Même si en toute honnêteté, les cours d’anglais ne m’ont pas laissé un souvenir impérissable. La manière d’enseigner les langues en se basant sur un texte à écouter, répondre à des questions puis discuter un peu est inintéressant pour moi (surtout que j’ai des difficultés à reconnaître les mots que je ne connais pas à l’oral), enfin je sais pas si ça a changé ces dernières années, je sais qu’ils ont réussi à bousiller l’enseignement de la physique-chimie, alors…

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  4. Oh tu as de la chance d’être tombé sur cette chouette famille ! C’est toujours agréable de se rendre compte que des gens charmants existent et qu’ils sont à deux pas de chez nous ! Je crois que tu atteinds un peu le sommet de ton « art » dans cet article, à travers un récit simple, relatant les bonnes choses de la vie, le plaisir d’une belle rencontre, d’un repas copieux partagé entre amis et la sortie de cette morosité qu’a été le vilain jour de ton anniversaire. C’est pour ça que je ne te l’ai pas souhaité, il était tout sauf joyeux.

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  5. J’ai le sentiment étrange que le Manu en question officie sur Myburger.fr (pas que je veuille faire de la pub à ce site, mais la description colle parfaitement à l’un des « historiques » de cette communauté).

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    • Je suis un petit compte pas très actif, je vais t’y faire signe. Mais je trouve ça très amusant comme coïncidence, Wiwi a dû se régaler chez toi 😉

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  6. Ca devient de la métafincteption ce récit. Wiwi raconte son récit qui engendre une interaction qui modifie son récit qui génère une nouvelle interaction qui modifiera encore son récit. MIND FUCKED

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  7. Je lisais jusque là le blog avec plaisir sans que les articles n’appellent spécialement de commentaire de ma part. Mais ce passage sur l’enseignement de l’anglais au collège me fait tilter.
    Galvanisée par mon statut (je suis encore sur les bancs de l’école et mon potentiel plan B carrière est prof d’anglais), je me sens de faire quelques remarques.

    J’imagine assez bien la lassitude d’enseigner au niveau collège, c’est un peu dommage de laisser aux jeunes le boulot dont pas grande monde ne veut… Mais croire qu’enseigner au lycée permet de faire passer son amour pour la civi ou la litté me semble à la fois utopique et regrettable.

    – Utopique dans la mesure où les lycéens ne sont rien de plus que des collégiens avec 3 ou 4 années de plus ; des années passées dans le même système, assis toute la journée sur une chaise à engorger de la connaissance passivement.

    – Regrettable car même si le niveau des collégiens ne permet pas de faire de l’analyse littéraire; et même si on n’est pas le genre de prof passionnant +++ pour la grande majorité de sa classe; intéresser 1, voire 3, élèves sur la classe en partageant sa passion pour la civi, je trouve déjà ça cool +++.
    Mon prof de philo en terminale était de cet acabit et grâce à lui mon potentiel plan C de carrière c’est philosophe.
    Non.
    Mais au moins ça m’a vraiment plu.

    Voila voilà, j’espère que ce commentaire ne semble pas trop « judgmental » comme qui dirait. S’il l’est, eh bien, ce n’était pas le but.

    Bonne fin de séjour et au plaisir de lire un prochain article !

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  8. pour ta possibilité de changer d’un collège à un lycée, invite le/la recteur et refait lui une blanquette de veau comme là et pas un croque monsieur et peut être que ça marchera….

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  9. J’ai moi même reconnu PJ de Myburger au cours de l’article ! Ça procure une sensation étrange du coup. Internet est vraiment petit en fait. Bonne fin de séjour Will.

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    • Ça doit être whvn14 je crois mais je ne poste pratiquement rien mais j’aime bien suivre la communauté MB. Ton profil atypique et ta localisation m’ont tout de suite fait penser à toi. C’était assez troublant de lire l’article du coup.

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  10. Excellent l’histoire de la rencontre de ce couple. De mon côté, j’ai rencontré ma copine via MSN et Skyblog (la loose absolue à raconter aux enfants plus tard). C’était il y a 8 ans déjà et ça dure, nous étions tous les deux timides et plutôt solitaires, alors merci internet !

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  11. Mais c’est quoi ces gens venant parler de burger dans les commentaires.
    Voilà que mon ventre m’oblige à en faire un à 1h30 du matin.

    Plus le road trip approche de la fin, plus ça m’attriste de savoir qu’on aura plus notre article quotidien.

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  12. J’avais arrêté la lecture de ce blog au jour 7, et je viens de rattraper mon retard en quelques heures à peine, littéralement captivé par tes aventures.

    Et vl’a t’y pas que j’apprends dans un précédent article que tu es basque (j’avais même pas capté la référence à Ascain). C’est assez idiot comme remarque, j’veux dire, y’a pas 370 régions en France, c’est pas improbable que tu viennes du Sud Ouest. Mais après avoir suivi tout au long de cette année tes aventures éducatives, sentimentales, puis américaines; après avoir rigolé de tes blagues, après avoir été fasciné par tes photos et ému par tes envolées introspectives, c’est un peu comme si on me disait tout d’un coup que Tintin venait de chez moi, ce qui est très troublant.

    Bref, tout ça pour dire que j’ai quasiment ton age, que je galère à passer le concours de prof en tant que pion à Bayonne, mais que tes chroniques quelles qu’elles soient font partie des trucs qui m’aident à tenir, et à ne pas trop me faire d’illusions non plus. Si ça se trouve, dans un ou deux ans, je serai prof à Pétaouchnok, j’aurai les moyens de me faire un long voyage en solitaire et de le raconter à qui voudra bien l’entendre.
    Mais si ça se trouve, je ne serai pas plus heureux (c’est à ce moment là qu’on se tire une balle les gens)!.

    En tout cas, merci mec, t’es un chef!

    Un Monsieur le prof en puissance (ou pas).

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    • Héhé, je suis très nostalgique du pays basque et me suis longtemps imaginé retourner y vivre un jour, mais bon, j’ai perdu contact avec tous mes amis de l’époque (j’ai déménagé à 11 ans) et donc y retourner n’aurait peut-être pas grand sens. Mais bon, si tu peux être le Monsieur Le Prof basque ça serait chouette 🙂

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    • J’espère au moins que tu as gardé l’accent et le goût pour le fromage de brebis! 😉
      Quoi qu’il en soit, si d’aventures, tu veux retrouver le pays pour quelques jours, sache que la porte est ouverte.

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  13. Et c’est quoi ce délire ???? J’arrive au boulot, je prends mon café devant mon ordi direct et j’ouvre ton blog et … PAS DE JOUR 28, et le 5 août ???? WTF ! Vite mon épisode !!!!

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